« Quand la toge sert la politique ! » ( Par Ben DIA sur la porosité des sphères académiques et politiques )


Au Sénégal, chaque crise institutionnelle produit son lot de contributions juridiques. Les
plateformes se multiplient, les plumes s’activent, les arguments s’affrontent. Ce
foisonnement est en soi une bonne nouvelle pour la démocratie. Une République qui débat
de ses textes fondamentaux est une République vivante. Mais derrière cette vitalité
apparente se cache parfois une réalité moins reluisante : celle de la doctrine juridique mise
au service d’une cause politique déjà décidée. Ces réflexions ne visent aucune contribution
en particulier. Elles s’appuient sur un phénomène récurrent, observable à chaque moment
de tension institutionnelle, et qui mérite d’être nommé avec clarté.
Ce n’est pas une accusation. C’est un constat que tout citoyen attentif peut faire, à condition
de savoir lire non seulement ce qui est écrit, mais aussi qui écrit, depuis quelle position, et
pourquoi maintenant.
Le droit constitutionnel est une discipline noble. Elle exige une formation longue, une
rigueur méthodologique éprouvée et une capacité à naviguer entre des textes souvent
complexes et parfois contradictoires. Ceux qui la maîtrisent méritent le respect. Mais cette
maîtrise technique n’est pas une garantie de neutralité. Elle peut tout aussi bien devenir un
instrument de persuasion au service d’intérêts que l’auteur ne déclare pas toujours.
C’est précisément ce que le philosophe Antonio Gramsci appelait l’intellectuel organique.
Non pas l’intellectuel indépendant qui parle au nom de la vérité, mais celui qui,
consciemment ou non, produit des idées au service d’un groupe, d’un pouvoir, d’une classe.


La différence avec le simple propagandiste, c’est que l’intellectuel organique dispose d’un
capital académique qui habille sa parole d’une apparence de scientificité. Il ne dit pas « je
défends telle position politique ». Il dit « le droit commande ceci », « la jurisprudence
établit cela », « les voies de contestation sont juridiquement fermées ». La conclusion
politique est la même, mais le vêtement est celui de la raison juridique.
Ce phénomène n’est pas propre au Sénégal. On le retrouve dans toutes les démocraties, y
compris les plus anciennes. Mais il prend ici une forme particulière, liée à la structure de
notre espace intellectuel. Au Sénégal, la frontière entre le monde académique et le monde
politique a toujours été poreuse. Des professeurs deviennent ministres, des agrégés dirigent
des cabinets, des docteurs en droit conseillent des présidents. Cette porosité n’est pas
condamnable en soi. Un intellectuel a le droit de s’engager politiquement. Mais quand cet
engagement n’est pas déclaré, quand le juriste qui a servi le pouvoir hier prend la plume
aujourd’hui pour défendre les intérêts de ce même pouvoir en se présentant comme simple
commentateur objectif, alors le citoyen est en droit de s’interroger sérieusement.


La question n’est pas de savoir si l’analyse est techniquement fondée ou non. Elle peut
l’être. Les arguments avancés peuvent être solides, les textes cités exacts, la démonstration
cohérente. La question est ailleurs. Elle est celle de la transparence intellectuelle. Un juriste
qui a occupé des fonctions au sein d’un gouvernement ou dans l’entourage direct d’un
ministre a une obligation morale élémentaire : déclarer ce lien quand il commente des actes
de ce même gouvernement. Ne pas le faire, c’est tromper le lecteur sur la nature de ce qu’il
lit. Ce n’est plus de la doctrine juridique. C’est de la communication politique en costume
académique.
Le sociologue Pierre Bourdieu avait montré avec précision comment le champ juridique
fonctionne comme un espace de légitimation symbolique. Le droit ne dit pas seulement ce
qui est permis ou interdit. Il dit aussi ce qui est raisonnable, ce qui est normal, ce qui va de
soi. Quand un acteur politique veut faire accepter une décision contestée, il a donc tout
intérêt à mobiliser des juristes capables de la faire apparaître comme juridiquement
inévitable, comme la seule lecture sérieuse des textes. La décision politique devient ainsi
une nécessité juridique. La controverse se ferme avant même d’avoir pu s’ouvrir. Et le
citoyen, intimidé par la technicité du discours, renonce à questionner ce qu’il aurait pourtant
le droit et le devoir de questionner.

C’est cela que le citoyen ordinaire doit apprendre à détecter. Non pour rejeter toute
contribution juridique en période de crise, mais pour les lire avec le recul nécessaire. Qui
parle ? Depuis quelle position ? Avec quels liens au pouvoir en place ? Ces questions ne
sont pas des attaques personnelles. Elles sont les conditions minimales d’un débat public
honnête. Un débat où chacun parle depuis l’endroit où il se trouve réellement, et non depuis
un point de vue imaginaire de surplomb et de neutralité absolue.

La démocratie sénégalaise a besoin de juristes courageux, capables de dire le droit même
quand il dérange le pouvoir qu’ils ont servi ou qu’ils servent encore. Elle a besoin d’une
doctrine indépendante, qui tire sa légitimité non de sa proximité avec les cercles du pouvoir,
mais de sa fidélité aux textes et à la raison juridique. Elle a besoin d’universitaires qui
assument publiquement leurs engagements politiques au lieu de les dissimuler derrière
l’apparente neutralité de la technique juridique. Et elle a besoin, plus profondément encore,
d’une culture de la déclaration d’intérêts, pratique courante dans les démocraties matures,
qui oblige tout contributeur au débat public à dire clairement ses liens avec les acteurs dont
il commente les actes.
Ce n’est pas une exigence excessive. Ce n’est pas non plus un procès en légitimité fait aux
intellectuels engagés. C’est simplement ce que la République est en droit d’attendre de ceux
à qui elle a confié, par la formation et le titre, la mission de dire le droit. Dire le droit,
toujours. Mais le dire depuis un endroit connu, assumé et déclaré.
Lundi 8 Juin 2026
Dakaractu



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